Groupe de parole au CADA et à l’HUDA de la Croix Rouge : créativité dans la rencontre et réajustements sont parfois bien nécessaires

« Prends-moi en photo là, ici, quand j’arrive en France, que je suis sain et sauf, que je suis en sécurité », c’est ce que m’a demandé cet homme après plusieurs passages d’une ligne du temps collective que nous avons créée ensemble et que nous avons tous ensemble traversée, puis traversée chacun à notre tour.

Le temps me manque en ce moment, mais il me paraît important de le prendre aujourd’hui pour écrire cette expérience vécue lors d’un groupe de parole que j’anime pour le CADA et l’HUDA de la Croix Rouge de Dax.

Un mardi, 13h, deux hommes arrivent dans la salle où je les attends pour la séance. Nous attendons. Et, nous comprenons vite qu’aujourd’hui, nous ne serons que 3. Eux, deux hommes qui ne se connaissent pas un mois auparavant, qui ont la même nationalité et, qui sont tous deux arrivés depuis peu en France et moi-même. Les autres participants ont des rendez-vous, des convocations, cours de français, sont trop fatigués ou n’ont pas l’envie de participer.

Nous avions décidé, lors de la séance précédente, de parler des ressources. Le gros avantage, quand on n’a pas la même langue, que l’on parle tous un anglais plus qu’approximatif et que nous jonglons entre trois langues (voire plus parfois) avec google traduction, c’est que parfois on croit se comprendre mais en fait ça n’est pas réellement le cas et, cela laisse alors pleinement la place à la rencontre, la vraie, et à la créativité.

Je leur propose de créer ensemble une carte des ressources et, dans un premier temps, d’écrire et/ou dessiner si c’est plus facile, tout ce qui les aide à tenir, à faire face au stress de l’attente, aux troubles du sommeil, aux ruminations… (à tout ce dont nous avions échangé lors de la séance précédente). Je pensais que ma proposition était claire et comprise de tous… Jusqu’à ce que l’un deux me propose de lire ce qu’il a écrit. Je découvre alors le contenu des flashbacks dont il est assailli et des cauchemars où il revit des événements du passé qui reviennent toutes les nuits depuis plusieurs mois maintenant. Nos regards se croisent, ses mains tremblent, les larmes montent dans ses yeux, sa voix change de tonalité, il me dit quelque chose que je n’arrive pas à comprendre, ses yeux commencent à partir dans le vague, son corps commence à montrer des signes de figement. A l’intérieur, je me dis, «warning,  changement de plan, objectif, ramener de la sécurité dans l’ici et maintenant, soutenir le chemin de l’énergie et ramener du mouvement ».

Pratiquer LI-ICV, en collectif, et l’allier à des expérimentations durant la traversée de la ligne du temps et en arrivant dans le présent que l’on peut proposer en thérapie sensorimotrice avec des personnes non francophones, en tentant de nous comprendre avec des gestes, quelques mots en anglais que nous ne comprenons parfois pas et les traductions pas toujours très fidèles de google traduction, voilà ce qui m’a traversé l’esprit comme « changement de plan » et que je leur ai proposé et qu’ils ont accepté.

Nous avons donc choisi ensemble des événements qu’ils ont vécus tous les deux : naissance / la vie en *leur pays / voyage pour venir en France / arrivée en France / arrivée à *ville où ils sont maintenant dans les Landes / on est ensemble maintenant

Nous avons noté ces événements/souvenirs écrits dans 3 langues sur des feuilles A4 que nous avons disposées au sol.

Puis, nous nous sommes mis tous les trois debout, au début (naissance), et, nous avons traversé cette ligne du temps en avançant, ensemble. Nous décidions ensemble au début du passage si je lisais les souvenirs en français ou en anglais au fur et à mesure que nous avancions puis, au bout de quelques passages, je leur ai demandé s’ils souhaitaient lire les souvenirs, ce qu’ils ont immédiatement accepté. Nous décidions alors avant chaque nouveau passage qui réalisait la lecture des souvenirs.

Au fil des passages, les corps se détendaient, changeaient de postures, des mouvements venaient sur certains souvenirs, des sourires apparaissaient, les regards étaient différents, tout comme les tonalités de leurs voix au fil de la lecture des souvenirs, des commentaires venaient sur certains souvenirs ; arrivés dans le présent, soupirs, sourires, yeux humides, mains tendues et serrées étaient fréquents et spontanés.

Puis, nous avons traversé à tour de rôle, seuls, la ligne du temps, attendus et accueillis à la fin, dans le présent, par les deux autres. J’ai commencé. Ils m’attendaient avec une présence qui m’a beaucoup touchée. Puis, ils l’ont traversée à tour de rôle, plusieurs fois, tant que cela était nécessaire, que cela leur faisait du bien et, jusqu’à ce qu’ils ressentent dans leur tête, dans leur cœur et dans leur corps que cela était suffisant. Nous avions le choix : nous lisions dans la langue de notre choix au fur et à mesure que nous avancions sur la ligne du temps ou la personne de notre choix ou les deux autres personnes lisaient pour nous dans la langue que nous avions choisie.

Lors des séances suivantes, la personne qui nous avait fait part de ses cauchemars et flashbacks nous a dit ne plus en avoir, avoir retrouvé un sommeil de bien meilleure qualité et, qu’avant de s’endormir, ces mots résonnaient : « aujourd’hui je suis en sécurité », « on est ensemble dans le présent ».

Animer des groupes de parole pour parler de la santé mentale avec des hommes, en sécurité physique certes aujourd’hui mais, pour la quasi-totalité souffrant de TSPT, et en insécurité au quotidien de par leur futur totalement imprévisible, incontrôlable et incertain, en prenant soin de leurs stratégies et ressources de survie, et aussi de leurs contextes socio-culturels, voilà le « challenge » dans lequel je me suis cette année encore engagée, avec toujours autant de plaisir.

Il est possible que certains thérapeutes qui pratiquent notamment LI-ICV et/ou la thérapie sensorimotrice  et que mes superviseures fassent quelques bons car rien de tout ce qui est écrit plus haut n’est conventionnel (je sais, je sais…), mais promis, accordage, ligne du temps et répétitions étaient de la partie et tous les principes (organicité, alchimie relationnelle, holisme, unité, non-violence et présence-pleine conscience) étaient à chaque seconde présents dans tout mon être.

Je tiens à remercier chaleureusement l’équipe de la Croix Rouge de Dax, et particulièrement Julie pour m’avoir sollicitée l’année dernière et pour me renouveler sa confiance cette année, Camille, Mathilde, Mélina, Benjamin et Thomas pour l’énergie qu’ils déploient pour que les groupes puissent se réunir et pour leur qualité de présence et l’aide précieuse qu’ils m’apportent en acceptant de co-animer ces groupes, quand cela est possible. Et, je tiens à remercier aussi tous les participants pour ces moments de rencontre riches d’apprentissage, d’humilité et d’humanité. Rendez-vous la semaine prochaine pour la dernière séance 😊

1 Comments on “Groupe de parole au CADA et à l’HUDA de la Croix Rouge : créativité dans la rencontre et réajustements sont parfois bien nécessaires”

  1. Merci beaucoup pour ce texte. Cette prise en charge devrait être obligatoire à l’arrivée sinon comment se projeter, comment avoir l’envie, l’énergie d’apprendre le français, d’attendre et attendre encore. C’est si long pour certains… ce sont les jeunes que j’accompagne quand leur tête est prête pour le français, pour le pays d’accueil. Et merci la Croix Rouge et ses travailleur.ses sociaux. Stéphanie, leur accompagnante linguistique.

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